Avant d’écrire
Avant d’écrire
Pendant longtemps, j’ai cru que je n’écrivais pas de roman.
J’écrivais des phrases.
Une ligne dans un carnet avant d’embarquer.
Quelques mots notés dans mon téléphone entre deux vols.
Une adresse retrouvée des années plus tard.
Une odeur.
Un geste.
Le bruit d’une valise sur un trottoir mouillé.
Rien qui ressemblait encore à une histoire.
Je pensais simplement que certaines choses méritaient d’être gardées. Non parce qu’elles étaient importantes, mais parce qu’elles résistaient à l’oubli. Elles revenaient sans prévenir, parfois plusieurs années plus tard, avec la même précision qu’au premier jour.
J’ai toujours été fascinée par la façon dont la mémoire choisit ce qu’elle conserve.
On oublie des conversations entières.
On oublie des visages.
Mais il suffit parfois d’une lumière, d’une odeur de café dans un hall d’hôtel, d’un morceau de musique entendu dans un taxi, pour que tout revienne, d’un seul coup.
Ce ne sont pas les mots qui reviennent.
C’est le corps.
Pendant longtemps, je croyais écrire sur les villes.
Paris.
Buenos Aires.
Rio.
Tokyo.
Je pensais que ces lieux étaient les véritables personnages du livre. Je les observais avec une attention presque documentaire : les rues, les stations de métro, les halls d’aéroport, les chambres d’hôtel, les vitrines éclairées à deux heures du matin. Je notais tout, persuadée que l’exactitude finirait par produire une émotion.
Je me trompais.
Les villes n’avaient jamais été le sujet.
Elles étaient seulement les endroits où quelque chose avait laissé une trace.
Un jour, en relisant plusieurs centaines de pages de notes, j’ai compris qu’elles racontaient toutes la même chose.
Aucune ne parlait vraiment des lieux.
Toutes parlaient de ce que ces lieux avaient laissé dans les corps.
À partir de ce moment-là, le livre est devenu beaucoup plus simple.
Et beaucoup plus difficile.
Simple, parce que je savais enfin ce que je cherchais.
Difficile, parce qu’il fallait désormais renoncer à tout ce qui n’était là que pour être beau.
J’ai supprimé des chapitres entiers.
Des dialogues.
Des personnages.
Des pages auxquelles je tenais énormément.
Elles étaient peut-être réussies.
Mais elles appartenaient à un autre livre.
J’ai compris qu’un roman ne se construit pas seulement avec ce que l’on écrit.
Il se construit aussi avec tout ce que l’on accepte de perdre.
Pendant cette période, je me suis rendu compte que je prenais presque autant de photographies que de notes.
Jamais pour illustrer une scène.
Jamais pour documenter un lieu.
Je photographiais une lumière sur une vitre.
Une chaise vide.
Un quai de gare.
Une main posée sur un rebord de fenêtre.
Je ne savais pas encore pourquoi.
Aujourd’hui encore, beaucoup de ces images font désormais partie du livre, alors qu’aucune n’y apparaît directement.
Je crois que chaque roman possède une mémoire parallèle.
Une mémoire invisible.
Elle est faite de livres lus pendant l’écriture, de villes traversées sans raison, de conversations oubliées, de chambres anonymes, de musiques écoutées en boucle et de photographies qui ne seront jamais publiées.
Le lecteur ne la voit jamais.
Pourtant, elle habite chaque page.
Les Corps est né de cette mémoire-là.
Pas d’un événement précis.
Pas d’une idée.
Encore moins d’un plan.
Il est né d’une accumulation presque silencieuse de traces qui, pendant des années, ont attendu de trouver une forme.
J’aime penser qu’un roman commence bien avant la première phrase.
Peut-être même avant que son auteur sache qu’il l’écrit déjà.